Un regard sur les productions artistiques qui questionnent, qui transgressent. En quête de l'envers de l'aveuglement, de l'idéologie. Blog centré sur le cinéma mais ouvert à toutesles autres formes d'art, musique, litterature, etc...
La Honte d’être Français :
Film : L'ordre et la morale
Date de sortie : 2011
Réalisateur : Mathieu Kassovitz
Producteur : Christophe Rossignon
Musique originale : Klaus Badelt
Photographie : Marc Koninckx
Scénario : (D'après La morale et l'action de Philippe Legorjus), Mathieu Kassovitz, Pierre Geller, Benoît Jaubert.
Avril 1988, Ouvéa, en Nouvelle-Calédonie. Des indépendantistes Kanaks attaquent une gendarmerie. L’action maladroite sera suivie d’une large prise d’otage à la volonté purement symbolique. Depuis plusieurs années déjà la tension grimpe sur la petite île située à des milliers de kilomètres de la capitale. Loin d’une France pulsée par l’effervescence médiatique des présidentielles. Loin d’un pays qui s’apprête à ajouter un éclat sombre et trouble à son miroir déformé. Aussitôt c’est un véritable raz de marée obscure qui écrit sa première page sur un tout petit territoire. Entrée en matière titanesque et disproportionnée que constate d’abord le capitaine Legorjus, responsable des membres du GIGN envoyés. Car à côté de cette réponse logique en une telle situation, c’est une véritable armée qui est déployée sur place. L’intervention devient dès lors une affaire d’Etat rigide aux enjeux qui dépassent la simple dimension évènementielle. Les jours passent et l’avancée des négociations se révèle dérangeante pour les hauts-responsables militaires ainsi qu’au sein du gouvernement. Rien ni personne ne peut s’opposé aux décisions. L’affaire doit être réglée au plus vite, confortée par des médias muselés et des propos fantasmatiques. Le jour J, noyé dans une nature dense, un assaut de choc est lancé. Tout peut ensuite reprendre comme avant. Presque comme avant…Un massacre, tel est le nom interdit, lourd de sens, qui plane tristement dans l’air. Il faudra attendre plus de dix années avant de trouver un cinéaste sincère et intègre, désireux de porter un regard à la fois interrogateur et d’une fidèle cohérence sur ce cauchemar parmi tant d’autres.
A l’horizon du nouveau millénaire, le réalisateur Mathieu Kassovitz s’intéresse de près au sujet, se basant notamment sur le livre de Philippe Legorjus, La morale et l’action. Prémices d’un travail acharné qui s’étalera jusqu'à l’approche de la décennie suivante. L’idée de réaliser un long-métrage se concrétise de plus en plus malgré les nombreuses difficultés qui seront rencontrées tout au long de la pré-production : Convaincre la population locale d’Ouvéa de participer à une douloureuse réminiscence, tenter d’obtenir le soutien de l’armée et le financement d’un film encore dans un état indécis. Chaque piste tendant vers des vecteurs de renforcement du contexte investi. D’une part du côté militaire les appels se heurtent à un refus catégorique de soutien. D’autre part la confiance des Kanaks est concrètement nouée grâce à la décision du réalisateur d’incarner le rôle principal du capitaine du GIGN, centre névralgique d’une histoire qui divise autant qu’elle est mise en lumière. Jusqu’ici du moins. En parallèle les recherches d’archives, les témoignages, indiquent une volonté intouchable de coller plus que jamais à la justesse historique. Et pourtant, ces démarches laborieuses mais animées d’une réelle indignation galvanisante vont tomber dans de véritables agitations démesurées. Réactions orchestrées par les tenants d’une forme de pensée qui ne renieraient non sans honte la censure. Les faits surgissent et s’amorcent déjà en 2009 lors de l’émission « Ce soir ou jamais » sur France 3. A l’époque Mathieu Kassovitz, interrogé au sujet des attentats du 11 Septembre 2001, affirme qu’il remet en cause la version officielle maintes fois vendue et exploitée. Il émet des doutes exprimés de manière légitime, qui ouvrent le débat autant que l’esprit. Mais le lendemain c’est un colossal lynchage médiatique qui s’étend sur ses dires, et chose déterminante, sur sa personne. Une rhétorique de disqualification qui sonnera le clivage profond d’une France conditionnée par des mythes destructeurs. Quand bien même ils touchent à un autre pays, ils demeurent inéluctablement liés par un paradigme de pensée aliénant. Autant de morsures sévères qui amènent à envisager une approche cinématographique fracassante de la part du cinéaste. Sans doute a-t-il été influencé, comme tout être humain, mais c’est pourtant avec un recul impressionnant que L’ordre et la morale défile sous les yeux.
Dès les premières images une tension tend à s’installer et immerge glacialement le spectateur, jusqu’à déchainer une atmosphère insoutenable. Résultante du point de vue graduellement tiraillé et associé au personnage principal. Le montage témoigne avec subtilité d’un travail cinématographique vraiment initié dans le second film de Mathieu Kassovitz, La Haine. La présence d’un indice horaire par exemple, ajouté au commencement du film par un retour en arrière depuis la fin. Ici sous forme de décompte, la marche inexorable du temps appuie constamment le contraste qui nait entre les personnages et le champ de ruines larmoyantes se substituant à l’esprit d’un homme. Un homme littéralement phagocyté par un système carnassier. Un homme isolé et renvoyé à son essence psychique la plus révélatrice. Un indice maladif d’une sphère de pressions acerbes au-dessus de ses yeux. Car L’ordre et la morale va bien plus loin que d’offrir une retranscription déjà porteuse d’une justesse terrifiante. Récit forcément décrié car synonyme d’un évènement tabou. Réflexe historico-symptomatique Français où chaque sens s’annihile jusqu’à conditionner infiniment des yeux cloitrés devant un spectacle de marionnettistes. Tels des mythes, des croyances, qui ici font preuve d’un réel questionnement. Clé de réflexions sur une identité nationale en déroute, sur les enjeux opaques de la raison d’Etat, et surtout sur la dimension purement humaine, citoyenne renvoyée avec une noirceur émancipatrice. Le film détonne par sa construction soignée et par le fil conducteur de sa mise en scène tout bonnement prodigieuse. Prodigieuse car à contre-courant total, à des chemins si lointains et différents de la production cinématographique actuelle sur la nation tricolore. Là où l’accueil des tenants de la critique s’obstinait à démonter l’œuvre par ses bases historiques, elle ne fait que s’ancrer d’avantage dans son regard flagrant. Envolées aveugles d’une ampleur cataclysmique qui oublient une mise en scène qui flirt avec une maitrise du langage cinématographique stupéfiante. Elle embrasse le propos filmique avec un amour du cinéma digne des grands cinéastes américains. Une beauté transcendante des cadres faisant échos aux univers de Stanley Kubrick ou de Terrence Malick. Mais aussi une attention cérébrale à la conception et à la réalisation de chaque plan pour une pureté évocatrice dans la grande tradition classique du pays aux 50 Etats. Un chemin emprunté là où Howard Hawks, Sydney Lumet ou encore Clint Eastwood lui ont donné une route aux accents éternels. Enfin, et peut-être pour la première fois dans l’histoire du cinéma en France, se dessine une véritable remise en cause d’un système politique et morale en partant d’un évènement source. De là, une descente aux enfers emporte peu à peu le témoin principal de la même manière dramatique si intimement liée au cheminement d’un Serpico. Analogue à l’autopsie de mythes et croyances qui planent dans les dépeintures soucieuses de Michael Cimino. Un Témoin qui devient désenchanté dans une spirale de blessures à l’impact humain abyssal. Désenchanté puis meurtris. A jamais.
L’ordre et la morale se pose presque comme un chef d’œuvre. Dénomination qui longtemps encore après la sortie du film se heurtera à une doctrine fermée, à un carcan hexagonal. Tout comme les autres films de Mathieu Kassovitz, démontrant par la même occasion qu’il est sans doute l'un des plus grands metteurs en scène Français contemporains, ce voyage funeste est atemporel. Tout ce qui n’est pas dans le temps, synonyme de conformité ou inverse de la subversion, est souvent incompris par des esprits fanatisés aux raisonnements partisans absolus. Qu’à cela ne tienne, la voie est désormais ouverte au peuple tout entier.